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Projet « Par delà la vie privée » : le Prologue (sur l’éducation que nos enfants méritent)

Couverture provisoire du livre : Titre : « Vivre entre les lignes : la société de l'information à travers nos information personnelles » - Mentions : « Par delà la vie privée - Livre en chantier ouvert »

Ce billet porte sur le Projet « Par delà la vie privée » : VIVRE ENTRE LES LIGNES la société de l’information à travers nos informations personnelles.

Comme il s’agit d’un chantier de rédaction ouvert d’un livre de vulgarisation,

n’hésitez-pas à commenter !

Toute remarque aide à l’améliorer.

Prologue

Lignées

 

Imaginons Sarah, une adolescente, qui réfléchit sur comment d’innombrables informations la relient aux autres. Ne devrions-nous pas offrir une telle éducation à nous-mêmes et à nos enfants?

 

Mes naissances

Ma vie foetale fut choyée. Ma mère l’a veillée de près. Elle et moi avons bénéficié du soutien attentionné des proches et de la médecine moderne. Ainsi, bien avant ma venue au monde, le dossier médical de ma mère avait déjà accumulé à mon sujet au-delà d’une centaine de lignes de texte. Des notes sur des observations, résultats de tests, conclusions diagnostiques, prescriptions, actes médicaux. Cela sans compter les milliers de lignes d’images échographiques. Des images de moi que Maman avait fièrement affichées sur ses pages de réseaux sociaux. Là, où s’affichèrent aussi des centaines de lignes d’encouragements et de conseils provenant de gens qu’elle y fréquente et de son obstétricienne.

Une échographie, un réseau de relations : illustrations montrant que l'échographie Sarah, foetus, la relie à sa mère, à l'hopital et à son médecin, ainsi que, via un média social aux membres de la famille de la mère, ses amis, collègues et contacts

À peine sortie du ventre de ma mère, la confirmation de mes signes vitaux entraina l’ouverture de mon dossier médical bien à moi. Certes, ce dossier a d’abord été identifié sous le prénom plutôt insignifiant de… « Bébé ». Mais avec sa création, je suis enfin devenue une « patiente » à part entière après pourtant des mois de suivi médical.

Mon bruyant et épuisant accouchement fut vite suivi par une autre naissance. Une plus discrète, mais pas moins importante : celle d’une nouvelle citoyenne. Elle eut lieu par l’inscription de quelques lignes sur le formulaire du registre d’état civil. Un geste anodin en apparence. Pourtant, cet acte m’a fait titulaire de plusieurs droits et bénéfices – et plus tard d’obligations – dans cette société où les hasards de l’histoire et de la génétique m’ont fait naitre.

Et de « Bébé », je devins officiellement « Sarah ».

Cela aurait pu être un autre prénom. Il aurait pu être écrit autrement. J’ai vite appris à m’identifier au mot « Sarah ». Et c’est l’un des mots par lesquels les autres m’identifient.

La date enregistrée de ma naissance décide de tellement de choses. Mes privilèges et devoirs changent au fur à mesure que cette date me fait entrer dans une nouvelle période de ma vie. Par exemple, lorsque j’ai atteint l’âge des vaccinations, puis celui de la maternelle, puis de l’école. Aujourd’hui, l’adolescence me fait atteindre successivement les âges où je deviens autorisée à voir certains films au cinéma et à emprunter de nouvelles catégories de livres à la bibliothèque. À participer à certaines activités sportives et culturelles ou à conduire des types de véhicules de plus en plus exigeants. L’âge de me rendre en consultation médicale ou psychosociale sans mes parents. Les âges où je deviendrai de plus en plus responsable des conséquences de mes gestes en droit civil, pénal et criminel. Bientôt, ma majorité marquera le jour de ma libération légale de la tutelle des adultes. J’acquerrai aussi le droit de voter et même de proposer ma propre candidature à des élections. La liste continue ainsi longtemps. Car il y a mille-et-une règles où l’âge – donc les informations sur ma date de naissance – sert de critère. Chaque fois, ce passage à un nouveau statut dans mes rapports avec les autres sera certifié par une ligne sur une carte, un formulaire ou un document officiel. Souvent une ligne aussi courte que huit ou même six caractères désignant le jour, le mois et l’année.

Le registre d’état civil où fut inscrite ma naissance précise également les personnes qui se sont désignées comme mes parents. Par ces quelques lignes, ils se voient ainsi reconnaitre des responsabilités et autorités immédiates quant à ma santé, mon bien-être et mon éducation. Mes parents. Leur enfant. Nous sommes officiellement reconnus comme tels. Par tous les organismes de l’État. Aussi par toutes les organisations privées. Reconnus ainsi également à travers le monde à quiconque on présente une copie certifiée de cet enregistrement. La ligne à cet effet dans les passeports de maman et papa rassure les agents des transporteurs, les douaniers, les hôteliers, les policiers, les pharmaciens et autres personnes croisés en voyage.

D’autres lignées filiales compilées au registre d’état civil m’ont inscrite dans un réseau de relations s’étendant à mes grands-parents, tantes, oncles, cousins et cousines, et même au-delà. Dès ma première bouffée d’air, l’enregistrement de la mort d’un proche pouvait me rendre bénéficiaire d’un héritage. Ou voir transférer en de nouvelles mains la charge de l’orpheline que je serais devenue. À peine mon premier lait tété, l’enregistrement de naissance de tout nouveau membre de ces lignées étendait mes éventuelles responsabilités familiales.

Aussitôt mes parents m’avaient-ils donné nom et prénoms qu’ils les utilisaient pour remplir d’autres formulaires. En mon nom, littéralement! L’inscription de ces mots m’a fait « assurée » des programmes publics et privés d’assurances couvrant mes soins de santé, médicaments et divers autres risques. Encore par l’inscription de mon nom complet, mes parents m’ont nommée « bénéficiaire » de leurs assurances vie, de certains comptes d’épargnes et autres biens. De la même manière, je suis devenue « patiente » d’une clinique, puis future « enfant » cliente d’un service de garde. Chaque apparition de mes prénoms et nom sur les lignes d’un formulaire m’accordait un nouveau statut à l’égard de quelqu’un d’autre.

Ensuite, mon nom a fait d’innombrables apparitions dans les textes, images et vidéos produites par mes parents. Plusieurs furent échangés avec la famille et les amis. Plusieurs publiés dans des sites web. Certaines sur des pages web à accès restreint. D’autres sur des pages publiques recensées par les moteurs de recherche, donc repérables par n’importe qui sur la planète.

Mon éducation

Évidemment, je n’ai saisi tous ces détails que bien plus tard. C’est-à-dire lorsque j’ai appris la lecture, l’écriture, le dessin et la photographie. Et surtout, lorsqu’on m’a fait découvrir la nature des mots, des nombres, des phrases, des sons et des images. Ce qu’ils peuvent représenter. Comment ils peuvent être maniés. Et surtout, quels rôles ils jouent dans mes rapports avec les autres.

C’est de cette manière que, par exemple, mes parents, enseignants et d’autres m’ont expliqué mon bulletin scolaire. Quelles sont les significations de chacune des lignes et colonnes de notes, indications et commentaires? Qui produit chacun de ces éléments? Comment? Dans quels buts? Comment ces informations parlent-elles de moi? Et comment parlent-elles d’autres que moi? Car les lignes et colonnes de mon bulletin en disent autant à propos des autres élèves de ma classe, de mes enseignants, de mon école.

La leçon a continué. Comment puis-je – je dois! – me servir du contenu du bulletin pour orienter mes efforts d’apprentissage? Comment mes enseignants et mes parents doivent-ils l’utiliser pour me guider et m’aider à réussir? Comment utilisent-ils le bulletin en fin d’année pour décider de mon accès au niveau scolaire suivant et à tel ou tel cours? Comment mes bulletins servirent-ils à décider mon admission à mon programme d’étude secondaire actuel? Comment serviront-ils éventuellement dans mon admission à des écoles et programmes postsecondaires? Et ensuite, pour décider de mon embauche, de mon avancement, de mon salaire?

De même, on m’a expliqué comment les directions d’école font compiler les bulletins des élèves de toute ma classe, de tout mon niveau, de toute l’école, de toute la région, de tout le pays. Comment les directions se servent de ces compilations pour mesurer la force des groupes. Pour identifier et dénombrer les élèves doués et en difficulté. Pour évaluer le travail des enseignants et autres professionnels. Pour organiser la meilleure allocation possible du personnel, des locaux et des argents disponibles.

Des compilations de résultats scolaires servent également à coter mon école et la classer parmi les autres. En retour, les classements obtenus par mon école nuancent la valeur que certains accorderont à mes résultats scolaires personnels. Des parents emploient ces classements afin de choisir l’école où faire admettre leurs enfants. Des enseignants aussi pour déterminer à quelle école ils préfèreraient travailler. Les universités et les employeurs pour sélectionner entre de nombreux candidats.

Cela va au-delà des seules décisions individuelles. Les compilations, cotes, classements et autres chiffres servent aussi à juger les administrations. Les autorités scolaires et gouvernementales, des parents, chercheurs, journalistes et autres citoyens, les partis politiques et divers groupes utilisent ces statistiques. Chiffres et indicateurs sont exploités pour juger de la performance des écoles et de leurs directions; des moyens mis à leur disposition; des programmes et des méthodes d’enseignement; et ultimement, de l’action du gouvernement.

Tôt ou tard, sous une forme ou une autre, les informations de mon bulletin servent à juger et à décider.

J’ai donc souvent été témoin de discussions au sujet du bulletin scolaire. Des débats souvent intenses. À qui ce bulletin est-il d’abord destiné? À l’enseignant? Au parent? À l’élève? Ou aux autorités scolaires? Le bulletin doit-il indiquer si l’élève a atteint ou non un objectif pédagogique? Ou doit-il plutôt classer l’élève par rapport aux autres? Les notes doivent-elles être en chiffres, lettres ou pourcentages? La signification attribuée à chaque note est-elle claire et utile? Pourquoi les cotes, classements et statistiques produites sur une même école, mais par des organisations différentes, se contredisent-ils souvent? La publication de tel type d’informations est-elle utile ou nuisible? Que signifient exactement les chiffres sur les nombres de diplômés, les taux d’absentéisme et d’abandon scolaire ou sur les résultats des élèves du pays aux examens internationaux? Que nous signalent-ils au sujet de l’état de notre système d’instruction? Et même sur l’état de notre société? Inversement, quelles informations nous manque-t-il sur des questions prioritaires? Ou en quoi les ensembles d’informations disponibles détournent-ils notre attention de sujets importants? Visiblement, les informations tirées de mon bulletin scolaire engendrent autant de questions que de réponses. Autant de disputes que d’accords. Et autant d’incompréhensions que de connaissances.

C’est fascinant. Tant et tant de gens interagissent à travers le bulletin scolaire. Moi la première entre tous. Tant d’opinions ou de conclusions sont formulées et tant de décisions prises à partir des notes et annotations que le bulletin aligne, horizontalement et verticalement. Tant d’autres conclusions et décisions sont prises à partir des statistiques produites à partir des mêmes notes. Tant d’actes par tant de personnes. Tellement que j’éprouve un vertige à examiner et déchiffrer chaque dernier relevé de notes.

Mes apprentissages

Le bulletin n’est qu’un exemple. Mes parents, mes enseignants, mes camarades ainsi que divers sites et publications n’ont de cesse de m’enseigner à détecter les indices d’usage d’informations personnelles autour de moi. Les questionnaires qu’on me demande de remplir. Les fenêtres de texte à remplir sur mes pages de profil ou de publication web. Les bordereaux et relevés qu’on me remet. La litanie des statistiques qu’on me cite à l’école ou dans les médias. Les témoins de connexion dont mon navigateur web autorise ou non le stockage sur mon ordinateur. Ces fiches de joueurs et d’équipes sportives ou de vedettes du monde du spectacle que je consulte.

Mes parents ne cessent de vouloir m’apprendre « la valeur de l’information ». Celle qu’on donne. Celle qu’on partage. L’information qui achète ou se produit chèrement. Celle qu’on préfère garder pour soi. Celle qui devient le fondement ou qu’un prétexte à une décision. L’information qui marque une vie à jamais.

Mes enseignants me demandent d’identifier quels rapports les autres établissent avec moi à travers certaines informations. À travers ce formulaire, suis-je la « cliente » d’un marchand? Ou celle de la banque qui soutient la vente? Me soumettant à un test psychologique, suis-je la « sujet d’étude » d’une équipe de recherche? Ou simplement la « lectrice » d’un magazine? Le nom que j’inscris fait-il de moi une « pétitionnaire » s’adressant à une autorité publique? Ou une « cliente potentielle » dont on vendra le nom à qui veut acheter mon attention?

La relation supportée par des informations : exemple de la pétition. Ici, une pétition relie Sarah et d'autres citoyens (jouant le rôle de pétitionnaires) à une autorité publique (jouant le rôle de l'acteur pétitionné). La relation établie est l'acte de pétition.

Puis la classe se poursuit. Nous exerçons notre réflexe à reconnaitre qui se cachent derrière un formulaire. Qui a décidé des questions, des catégories et des choix de réponses possibles? Qui décide du sens des mots et des chiffres que j’y inscrirai ou sélectionnerai? Qui décide de leur utilisation ensuite? Qui décide des conséquences d’une réponse par opposition avec celles découlant d’une réponse différente? Est-ce moi? Est-ce le préposé qui m’aide à remplir le formulaire? Ceux qui ont conçu le formulaire? Ou ceux qui dirigent le service? Ou ceux qui ont développé le programme informatique? Des décideurs démocratiquement élus? Des technocrates inconnus? Des firmes commanditaires? Un peu chacun d’eux?

Qui décide?

Ensuite, mes éducateurs m’amènent à m’interroger sur qui peut en apprendre le plus sur l’autre à travers ces informations? Apprendre possiblement quoi? Puis, qui peut prendre quelle décision pouvant affecter l’autre?

Qui décide?

On a de cesse de me rappeler les bénéfices de me constituer tout au long de ma vie un carnet de contacts bien rempli. Collègues, amis et relations. Établir, puis conserver de bonnes notes scolaires, une bonne cote de crédit, de bonnes références personnelles et professionnelles. De contrôler le plus possible ce que je publie à mon propre sujet sur le web, les messageries, les forums de discussions, les blogues, les albums, les espaces de rencontres et de socialisation ou les jeux auxquels je participe. On m’incite aussi à vérifier régulièrement ce que les autres communiquent et publient à mon sujet. On m’explique comment réagir si des mensonges, des erreurs ou des omissions apparaissent.

On m’enseigne comment je peux trouver et utiliser diverses sources d’informations. Comment je peux générer des statistiques pour vérifier, soutenir ou contredire une idée, un argument, un projet. Et bien sûr, comment on peut faire parler ces statistiques pour m’affirmer une chose ou son contraire.

Par ailleurs, mes parents me mettent particulièrement en garde contre le faux miroir des statistiques. « Sarah, rappelle-toi toujours que tu es un être humain unique! Jamais une statistique, ni un profil, ni une étiquette! » Au diable l’âge moyen du premier baiser, de la première relation sexuelle ou de la première voiture. Qu’importe pour toi les prédictions sur l’espérance de vie. Les taux de réussite (ou d’échec) scolaire et professionnelle. Les probabilités moyennes de mariage et de divorce. Ou la soi-disant improbabilité de trouver l’âme sœur une fois passé le cap de 60, 50 ou 40 ans, ou même 30 ans! Tous ces pourcentages et moyennes qui abreuvent tes lectures et tes conversations n’incarnent ni normalité, ni fatalité.

Certes, ces chiffres parlent de mon monde, de ma génération ou de mon genre. Mais pas de moi en particulier. « Malgré tes doutes d’adolescente, tu ne dois jamais y chercher réponse à propos de qui tu es ou qui tu seras. » Mes parents insistent sur ma condition d’être humain unique et libre: « Ne laisse jamais qui que ce soit te définir qu’en fonction d’une statistique. Ne laisse jamais qui que ce soit décider de ton sort qu’en fonction d’une simple catégorie apparaissant dans un formulaire ou une grille. »

Souvent la leçon, facile à comprendre, est difficile à appliquer. Dans un jeu vidéo, atteindre tel pointage, passer à tel niveau, acquérir telles situation ou ressource ne sont que changements d’informations affichées à l’écran. Je devrais le savoir. Je devrais ne considérer ces informations que comme telles. Et donc, retourner à mes devoirs, une fois terminée l’heure réservée au jeu. Mais mon rapport à ces informations est si addictif! Ces informations me retiennent dans le jeu. Pareil avec les échanges textes avec les amies. Confidences, potins, réflexions, arguments, affections, encouragements. Faudrait que je dorme. Mes parents me grondent pour que je me débranche et dorme. Mais me couper des échanges est douloureux. Ces communications d’informations là sont aussi si addictives!

À force de tels enseignements, je ne pouvais que réaliser combien j’évolue dans un monde qui s’organise à travers différentes sortes d’informations. De plus en plus, car ce monde poursuit toujours son informatisation. Je ne suis pas seulement membre d’une société où domine l’information. Les contours mêmes de mon existence en son sein sont délimités par les cycles de vie d’innombrables petites informations. Ma vie en est complètement traversée.

Nos participations

Cependant, j’ai compris aussi qu’être consciente du rôle de l’information dans mon monde et dans ma vie ne suffit pas. Je ne peux pas en abandonner les décisions aux autres. Je tiens, au contraire, à avoir mon mot à dire sur les informations que d’autres produisent ou utilisent à propos de moi, de mes proches et de la société où j’évolue.

Ainsi à mon école, je suis membre du comité étudiant qui critique un projet de réduction des contenus enseignés pour les concentrer en priorité sur les sujets mesurées dans les tests nationaux et internationaux. Nous sommes de nombreux étudiants, enseignants et parents à désapprouver ce projet. Car, décrocher un haut score national ou international doit demeurer un objectif secondaire. Le but de l’enseignement est l’acquisition de connaissances, savoir-faire et savoir-être étendus ainsi que d’une solide culture générale. Les examens, les bulletins scolaires et les classements d’école doivent en demeurer des outils, pas des finalités.

Autre engagement. Avec des milliers d’autres étudiants d’un peu partout dans le monde, je participe aux essais d’une application numérique conçue pour aider les étudiants à mieux gérer leurs temps. C’est vrai que plusieurs d’entre nous ne consacrent pas suffisamment de temps, par exemple, à l’étude, au sommeil ou à l’exercice parce que trop à un loisir, un réseau social ou un emploi. Une application numérique qui compile facilement les minutes consacrées à chaque activité typique de la vie étudiante pourrait m’aider à atteindre l’équilibre nécessaire à la réalisation de mes objectifs personnels. Mais il faut que ce soit moi, et moi seule, qui gagne ainsi du contrôle sur ma vie. Pas les concepteurs de l’application qui m’imposeraient une norme de vie bonne. Pas mes parents, enseignants ou amis qui suivraient en détail le déroulement de mes journées. Pas des publicitaires qui détoureraient mon attention vers leurs produits. Voilà pourquoi nous sommes nombreux à discuter des qualités et défauts du projet d’application avec ses promoteurs. Peut-être que chercher à se discipliner à travers un gadget est une mauvaise idée pour commencer. Mais je veux pouvoir le vérifier moi-même.

J’appuie aussi une campagne lancée par une association de consommateurs auprès des banques, magasins, propriétaires de logements. L’objectif est de leur rappeler que l’absence d’une histoire de crédit n’égale pas un mauvais crédit. Plusieurs jeunes que je connais se voient refuser un prêt, bien, service ou logement ou imposer de lourdes conditions, même s’ils ont des revenus, de l’argent en banque, un emploi. Car n’ayant jamais emprunté d’argent, ils n’ont pas de dossier chez une agence de renseignement sur les consommateurs. Or, plusieurs commerçants utilisent des critères de décisions qui accordent une mauvaise cote de crédit aux personnes sans dossier. Cette situation incite même plusieurs jeunes à demander une carte de crédit ou même un petit prêt dont ils n’ont pas besoin uniquement pour provoquer la création un dossier de crédit. Ces commerçants doivent adapter leurs critères de décision à la réalité.

Aussi, nous sommes nombreux à discuter et chercher à influencer quel contrôle les réseaux sociaux nous donnent sur nos propres informations. La quantité d’informations personnelles exigées pour participer à certains concours publicitaires. La qualité des questions posées dans des sondages sur nos opinions et nos habitudes de vie. L’accès aux statistiques que les organisations produisent sur notre santé ou notre utilisation de divers biens et services. La tentation des employeurs et de la police à surveiller la moindre de nos activités sur internet.

Discuter et chercher à influencer les maniements d’informations nous concernant devient vite une habitude. C’est un réflexe que nous sommes de plus en plus nombreux à avoir adopté, partout à travers le monde. La pratique se généralise. Elle est reconnue comme socialement utile. Les gouvernements et les entreprises y échappent donc de moins en moins.

Ma vie, nos vies

Le moindre de mes gestes peut laisser une trace sous forme d’informations. Ligne par ligne, elles définissent, incarnent et supportent alors la relation que j’établis avec d’autres. Et la relation que d’autres établissent avec moi. D’autres lignes alimentent mes décisions. Les mêmes lignes ou d’autres, leurs décisions. Et plusieurs de ces décisions m’affectent directement.

Divers appareils numériques peuvent transporter ces informations sur nos actes, nos relations et nos décisions sur de très longues distances. Ils peuvent multiplier ces informations. Les enregistrer que pour une fraction de seconde ou à perpétuité, bien longtemps après que nos corps mortels auront disparu. Les formulaires et les programmes de ces machines balisent, encadrent nos actes, nos relations et nos décisions.

Je comprends que je grandis à travers d’innombrables lignes de textes, de signaux et de programmes.

Une part substantielle du monde et une substantielle part de moi-même se retrouvent comprises entre ces lignes.

Réciproquement, une bonne part de la compréhension du monde et de moi-même se dégage du maniement et de l’interprétation de ces mêmes lignes.

En un mot, je comprends que durant toute mon existence j’aurai à vivre entre les lignes.



  1. Pierrot Péladeau dit :

    Comment received by email:

    « This is simply excellent. I love the concluding line, and plan on making my students read this when the book comes out.

    Great work. »

  2. Pierrot Péladeau dit :

    Commentaire reçu par courriel:

    « Les sous-titre du prologue induisent à confusion: on a l’impression que c’est de toi que tu parles, avec « mes naissances, mon éducation mes apprentissages ». Je penses que tu devrais raccourcir d’au moins la moitié ce prologue qui est beaucoup trop long, et omettre les sous-titres, tout simplement. »

    • Pierrot Péladeau dit :

      Si le Prologue vous apparait long, serait-ce parce qu’il vous apparait redondant ?

      L’objet de ce texte est d’incarner les notions exposées tout au long du livre dans l’expérience d’un seul personnage. Ma crainte était, au contraire, qu’il soit trop dense et pas assez redondant…

      C’est probablement cette incarnation de notions abstraites qui m’a valu des réactions en sens opposé de la part de spécialistes. Une prof d’université a trouvé le Prologue « simply excellent » et allait le donner comme lecture à ses étudiants. Quelques jours seulement après sa mise en ligne, l’éditeur d’un périodique professionnel états-unien (qui ne fait pas dans les oeuvres de fiction) m’a demandé d’en publier de larges extraits dans son numéro de novembre.

      Voilà qui me fait songer à :

      * modifier le chapeau d’ouverture (et le texte lui-même) afin de mieux mettre en évidence son intention, c.-à-d. offrir une synthèse des notions expliquées ;
      * peut-être, transférer ce texte à la fin du livre pour en faire plutôt un Épilogue récapitulatif (mais j’en doute).

      Dans tous les cas, votre commentaire me pousse à sonder d’autres non-spécialistes sur leur lecture du Prologue.

  3. Pierrot Péladeau dit :

    Commentaire reçu par courriel:

    « Rapidement, j’ai trouvé ça dense mais je vois que je n’ai peut-être pas été la seule. Bonne idée d’ajouter des illustrations. Tout le temps que je lisais j’avais l’impression de lire un synopsis. Une image vaut mille mots. Tu écris bien et j’aime l’idée d’ancrer ton propos dans un personnage.
    (…) Je ne doute pas du bon timing du sujet. L’effort de vulgarisation que tu fais est une nécessité citoyenne. »

  4. Alain Bellemare dit :

    Le personnage de Sarah est très réussi et a captivé mon intérêt. Mais c’est long! Il n’y a qu’une seule idée dans ce chapitre: faire voir la toile d’informations qui encadre nos existences. Il me semble qu’une fois cette idée comprise par le lecteur et illustrée par un certain nombre d’exemples (après «mon éducation», peut-être?), tu pourrais résumer le reste en quelques phrases en nous avertissant que c’est ce que nous comprendrons de mieux en mieux dans le reste du livre (je suppose que c’est ton plan). À mon avis, pas nécessaire d’être exhaustif dans ce prologue. Ne pas lasser le lecteur qui a compris ce que tu veux faire et qui a hâte de plonger dans l’action!

    Je ne sais pas si tu t’occupes de ça à ce stade, mais il y a une tournure qui revient de temps en temps et qui ne me semble pas correcte (alors que ta plume est même élégante en général). «les enregistrer que pour une fraction de seconde…» : cette utilisation du «que» est agaçante. Ou bien ajouter «ne», ou bien remplacer «que» par «seulement» ou un synonyme.

    • Pierrot Péladeau dit :

      Merci.
      Je prends d’autant plus note de cette perception de longueur du Prologue du fait que d’autres commentaires aussi le trouvent long, d’autres qui le trouvent dense, en contraste avec d’autres qui, au contraire, le trouvent « excellent ».
      Il m’apparait que la perception de longueur, de redondance, de densité ou d’adéquation varierait en fonction de la familiarité et de la sensibilité aux sujets. Des spécialistes y retrouveraient une illustration de nombreux cas de figure et questions. Les néophytes se retrouveraient face à beaucoup de matière nouvelle à intégrer. Les personnes se situant entre les deux, y verraient plutôt trop de redondance.
      Le premier lectorat visé n’étant pas les spécialistes, le défi serait donc de rendre digestible le contenu aux néophytes, d’une part ; et plus explicite aux gens ayant déjà une certaine familiarité, d’autre part.
      Objectivement, la longueur n’est pas un problème. En effet, le texte actuel du Prologue tient en cinq pages et demi d’un livre en format A4 ou cinq en format lettre. Beaucoup de prologues et d’introductions sont au moins aussi longs.
      Le problème semble donc en être un d’organisation des contenus.
      Une solution serait de faire, comme je l’ai déjà décidé pour l’Introduction, à savoir la réécriture du Prologue en trois chapitres distincts de 2 pages côte à côte. Les néophytes s’y verraient offrir des bouchées plus digestibles. Les plus familiers, un propos plus synthétique avec déclinaisons plus explicites. Dans tous les cas, il deviendra aussi plus facile de survoler ou sauter des sections entières.

  5. Pierrot Péladeau dit :

    Bonjour,
    J’ai repris plusieurs de vos commentaires pour publier une nouvelle version de ce prologue plus courte d’un tiers :
    http://blogues.journaldemontreal.com/pierrotpeladeau/vies-numeriques/education-pour-nos-enfant-du-xxie-siecle/

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